Office fédéral de météorologie et de climatologie MétéoSuisse

Actualités météorologiques

10 décembre 2005, Lionel Peyraud

 

Cyclones tropicaux dans l'Atlantique en 2005 - Saison de tous les records

 

Alors que la saison des cyclones tropicaux dans l'Atlantique en 2004 avait fait passablement parler d'elle avec 3 ouragans (Charley, Frances, Jeanne) frappant le seul état de la Floride en l'espace de 2 mois, la saison 2005 qui vient de s'achever officiellement le 30 novembre 2005 est à l'origine, quant à elle, de nombreux faits encore jamais rencontrés jusque-là.

 

1. Nombre record de systèmes tropicaux

Alors même que la saison est officiellement terminée, un ouragan (Espilon) était encore actif il y a quelques jours (le 8 décembre). Ce dernier monte à 26 le nombre total de systèmes tropicaux pour cette saison, dont 12 tempêtes tropicales et 14 ouragans. Cela éclipse l'ancien record de 21 systèmes répertoriés en 1933. Des 14 ouragans, 7 ont été classés comme ouragans majeurs, c'est-à-dire, qui ont atteint une catégorie d'au moins 3 sur 5 sur l'échelle d'intensité Saffir-Simpson. C'est la première année que le Tropical Prediction Center de Miami a du faire appel à une deuxième liste pour faire face au surnombre, celle-ci utilisant les noms des lettres de l'alphabet grec.

 

2. Nombre record d'ouragans (de catégorie 1 à 5)

En 2005, 14 ouragans se sont formés, battant l'ancien record de 12 cyclones en 1969. Les 14 ouragans de cette saison listés par ordre de formation : Dennis, Emily, Irene, Katrina, Maria, Nate, Ophelia, Philippe, Rita, Stan, Vince, Wilma, Beta, Epsilon.

 

3. Nombre record d'ouragans de catégorie 5

L'année 2005 aura vu 3 ouragans de catégorie 5 (Katrina, Rita, Wilma) sévir dans l'Atlantique, battant l'ancien record de 2 ouragans de telle magnitude enregistrés en 1960 et 1961. Il est important toutefois de préciser que ces 3 systèmes ont atteint la puissance de catégorie 5 durant seulement une partie de leur vie en pleine mer et qu'aucun a atteint les terres en tant que catégorie 5. Celui qui s'en est approché le plus a été Katrina, frappant la Louisiane et le Mississippi en tant qu'ouragan de catégorie 4 et engendrant les dégâts que l'on connaît. Seulement 3 ouragans provenant du bassin Atlantique sont parvenus par le passé à frapper les terres en classe 5. Plus précisément, l'ouragan sans-nom de 1935 qui avait frappé l'archipel des « Floriday keys », Camille (1969) et Andrew (1992).

 

4. Pression atmosphérique la plus basse jamais enregistrée dans l'Atlantique

Avec ses 882 hectopascals (hPa), Wilma est devenue le 18 octobre 2005 l'ouragan ayant engendré la plus basse pression atmosphérique au niveau de la mer jamais enregistrée dans l'Atlantique. Ce jour-là, en l'espace de 6 heures lors d'une phase d'intensification rarement égalée, la pression a chutée de 61 hPa en 6 heures et de 98 hPa en 24 heures et son oeil s'est réduit pour atteindre un diamètre inférieur à 8km de diamètre. A titre de comparaison, pour les systèmes de latitudes moyennes tels que ceux que nous subissons en Europe, des chutes de pression de 24 hPa en 24 heures sont considérées comme exceptionnelles et décrochent même l'appellation dite de « bombes ». Par exemple, Lothar, un système dépressionnaire des latitudes moyennes particulièrement virulent, qualifiable de « bombe » et qui a frappé nos contrées en décembre 1999, était responsable durant sa phase la plus explosive d'une baisse de pression de 20 hPa en 6 heures et d'environ 40 hPa en 24 heures, exceptionnelle à plus d'un titre, mais bien loin encore des valeurs du cyclone tropical Wilma.

 

5. La saison d'ouragans la plus coûteuse de l'histoire des Etats-Unis

Les estimations de dommages assurés s'élèvent à 70 milliards de dollars, ce qui pulvérise l'ancien record (ajusté à l'inflation) de 25 milliards de dollars de dommages subis à la fois en 1992 et 2004. L'ouragan Katrina est à l'origine de la plupart de ce montant pharaonique avec 50 milliards de dommages attribués à elle seule. Le précédent record de dommages matériaux pour un seul ouragan était détenu jusque-là par l'ouragan Andrew en août 1992 qui avait frappé le sud de la Floride et engendré 25 milliards de dollars de dégâts. Il est toutefois important de rappeler que bien que les coûts induits par les cyclones tropicaux croissent au fil des années, les décès quant à eux ont tendance à diminuer. Ceci peut être attribué aux systèmes d'alertes à travers le monde qui, basés sur les données des satellites, des radars et des modèles numériques, permettent l'élaboration de prévisions de trajectoires de ces tempêtes relativement fiables, évitant ainsi pour la plupart, les tragédies du passé.

Concernant les nombres de décès très élevés suite au passage de l'ouragan Katrina, ils sont malheureusement survenus surtout suite à la rupture des digues protégeant la ville de La Nouvelle Orléans. Le service météorologique nationale américain avait quant à lui très bien prévue la trajectoire du cyclone déjà plusieurs jours à l'avance. Il est important de préciser que ce scénario catastrophique était désormais déjà annoncé depuis des années à travers de nombreux rapports scientifiques qui stipulait les risques encourus si des mesures d'assainissement des digues protégeant La Nouvelle Orléans n'étaient pas entreprises. Ce n'était plus une question de "si" mais bien une question de "quand" une telle échéance allait se produire. Voici un document parmi bien d'autres, préparé une année avant cette tragédie attestant des risques encourus par la ville de La Nouvelle Orléans, risques déjà cernés depuis des décennies. Le grave manque d'engagement financier au niveau politique pour fortifier les digues qui étaient conçus pour résister seulement jusqu'à un ouragan de catégorie 3 est à l'origine malheureusement d'une bonne partie des pertes en vies humaines, sans parler des dysfonctionnements organisationnels au sein de l'agence fédéral des secours survenus peu après l'évènement.

 

6. Présence de systèmes tropicaux hors des secteurs habituels

Bien qu'il s'agisse tout de même de l'Atlantique, l'ouragan Vince né le 9 octobre 2005 à environ 240 km au nord-ouest de l'île de Madère, fut l'ouragan le plus au nord et à l'est jamais répertorié dans ce bassin et également le seul à avoir, de toute l'histoire, frappé les côtes de la péninsule Ibérique. Vince s'est transformé en ouragan de catégorie 1 malgré une eau océanique de surface relativement basse (24°C) pour la genèse d'un système tropical. Néanmoins, et malgré un cisaillement de vent en altitude quelque peu défavorable pour son maintien, Vince, poussé par des vents d'ouest à l'avant d'un front froid, s'est dirigé vers la côte sud de l'Espagne, frôlant par la même occasion l'Algarve portugais. Vince a frappé les terres en tant que tempête tropicale à proximité de la localité de Huelva en Espagne le 11 octobre. La ville de Cordoba en Espagne qui reçoit habituellement 68 mm de précipitation au mois d'octobre, a reçu 86 mm en 12 heures au passage des résidus tropicaux de Vince. Heureusement, aucun décès et dommage n'ont été constatés. Dans le même registre, la tempête tropicale Delta née le 23 novembre 2005, a frappé les Iles Canaries le 28 novembre, engendrant des rafales jusqu'à 120 km/h. Responsable de 7 décès sur l'archipel, Delta a également forcé la fermeture de plusieurs aéroports et coupé l'électricité en de nombreux lieux.

Ci-dessous, une table résumant les records principaux de la saison écoulée pour l'Atlantique. Une description plus détaillée en anglais peut être consultée ici

 

PhénomèneNouveau record 2005Précédant record
Nombre de systèmes tropicaux2621 (1933)
Nombre d'ouragans catégories 1-51412 (1969)
Nombre d'ouragans catégorie 532 (1960/1)
Nombre d'ouragans majeurs cat.3-577 (1950)
Nombre de systèmes en juillet5 
Pression atmosphérique minimale au niveau de la mer882 hPa (Wilma)888 hPa (Gilbert 1988)
Systèmes tropicaux hors des secteurs habituelsVince (Espagne), Delta (Îles Canaries) 
Coûts engendrés sur une saison70 milliards de dollars25 milliards de dollars (1992, 2004)
Coûts engendrés par un système50 milliards de dollars (Katrina)25 milliards de dollars (Andrew 1992)

Réchauffement climatique, variabilité naturelle ou les deux...?

La saison cyclonique hors norme en 2005 dans l'Atlantique tropical est-elle une conséquence directe du réchauffement climatique ou plutôt une conséquence d'une phase plus chaude de la circulation océanique thermohaline qui se manifeste à travers une variabilité naturelle? Les deux phénomènes sont vraisemblablement à pointer du doigt, mais en proportion qu'il est encore difficile à préciser. Le Dr. William Grey, professeur au département des sciences atmosphériques de l'Université de Colorado State et expert en météorologie tropicale met toutefois en garde les gens qui concluent hâtivement que la fréquence accrue des cyclones tropicaux de ces 11 dernières années (1995-2005) serait dû uniquement au réchauffement global et aux changements climatiques induits par l'homme. Si c'était le cas, on s'attendrait à voir une augmentation de la fréquence des ouragans non seulement dans le bassin Atlantique comme c'est effectivement le cas, mais également dans les autres bassins océaniques du monde, ce qui n'est cependant pas le cas. En fait, le nombre moyens de systèmes tropicaux durant cette période de 11 ans est légèrement en baisse sur l'ensemble de la planète. De plus, il est bien documenté que la période de réchauffement global durant les 25 ans de 1970-1994 a été marquée par une baisse d'ouragans majeurs dans le bassin Atlantique par rapport à ce qui avait été observé durant les années 1930-1960.

De ce fait, bien que le réchauffement global permette davantage d'évaporation des océans et donc potentiellement plus de carburant pour les ouragans, la fréquence de ces derniers semble plus dépendante des anomalies positives de températures des bassins tropicaux et de la fluctuation sur plusieurs décennies de la force de la circulation océanique thermohaline. Lorsque cette circulation est plus forte, la zone de convergence intertropicale est plus marquée, ce qui favorise le développement de cyclones tropicaux. Depuis 1995, cette circulation s'est renforcée, et depuis davantage de systèmes tropicaux ont été constatés dans l'Atlantique tropical. Pour plus d'information sur ce sujet, référez-vous à la publication ici sous le point 7.

Il est également intéressant de noter que lors d'une année El-Nino dans le Pacifique comportant des eaux océaniques de surface anormalement chaudes, l'activité cyclonique dans l'Atlantique à tendance à être en-dessous de la moyenne. Cela provient du fait que la circulation atmosphérique générée par le phénomène océanique El-Nino augmente le cisaillement de vent en altitude au-dessus de l'Atlantique tropical, ce qui est néfaste à la genèse et au développement d'ouragans.

Tout est donc très complexe et davantage de recherche dans ce domaine permettra d'y voir plus clair au fil des années à venir...

 

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